Maureen Demidoff : “Travailler en Russie ne s’improvise pas”

Témoignage de Maureen Demidoff, Russie info. Interviewé par Yuliya Kostyleva, Partialis Consulting.

Le nouvel interview sur notre site ! Aujourd’hui, nous parlons avec Maureen Demidoff, la responsable éditoriale de RUSSIE INFO, le magazine francophone sur la Russie. Maureen partage avec vous son expérience de la vie et du travail en Russie où elle habite depuis 2007.

Yuliya Kostyleva : Bonjour Maureen ! Vous habitez en Russie depuis plusieurs années. Pourquoi avez-vous choisi ce pays ? Et pourquoi êtes-vous resté ?

Maureen DemidoffMaureen Demidoff : Je suis arrivée en Russie en 2007 avec ma famille. La Russie est un heureux hasard. Nous vivions alors à Prague en République Tchèque quand mon mari a reçu une proposition de travail sur Moscou. Très rapidement nous nous sommes installés et nous avons pris nos marques avec l’envie de rester de longues années. Mes enfants ont vécu la moitié de leur vie en Russie, pays qu’ils aiment énormément. Après avoir écrit pour des journaux français, j’ai eu l’opportunité de créer sur le web un journal francophone dédié à la Russie, et destiné à tous les russophiles et Russes francophones. En parallèle, j’ai pigé pour l’Echos, un quotidien belge. Durant ces années passées à Moscou, j’ai également écrit deux livres (« Portraits de Moscou » et  « Vivre la Russie »). La Russie est une source d’inspiration incroyable et intarissable pour ceux qui ont envie d’écrire, de raconter.

YK : Que faites-vous aujourd’hui à Moscou ?

MD : Aujourd’hui je suis responsable éditoriale de RUSSIE INFO, je gère notre petite équipe locale,  très soudée et très motivée. Nous nous attelons à ouvrir de nombreuses fenêtres sur la Russie, dans tous les domaines possibles (culture, économie, société, politique…etc). Nous tentons dans la mesure du possible de montrer comment on vit en Russie, ce que les Russes font, ce qu’ils pensent, comment ils réagissent face aux événements internationaux et bien entendu, face à leur propre actualité. L’idée est de montrer, sans parti pris, une certaine réalité sociale, économique ou culturelle du pays en dehors des gros titres des médias occidentaux.

Par ailleurs, la majorité de nos lecteurs sont des Européens francophones, hommes et femmes d’affaires déjà implantés, ou en partance pour la Russie. Nous leur proposons donc régulièrement des témoignages et des interviews afin qu’ils partagent leurs expériences. C’est important pour les entrepreneurs qui veulent travailler dans un pays comme la Russie, qui n’a ni une bonne presse, ni une bonne image en Occident, d’avoir des échos de ceux qui vivent la réalité du terrain. Ces interviews sont aussi une façon de montrer objectivement comment fonctionne le business en Russie.

YK : Cela, était-il toujours votre métier ?

MD : Pas du tout. J’ai une formation d’anthropologue. Observer comment vivent les hommes, leur organisation sociale ou politique, c’est ce que j’aime faire. C’est un peu dans ma nature. Le journalisme a été une suite logique.

Lorsque je suis partie à Prague, j’ai commencé à écrire des petits articles sur des personnalités locales. En arrivant en Russie, j’ai continué naturellement. J’ai pigé ponctuellement pour un quotidien français et pour un journal local à Moscou avant de lancer RUSSIE INFO.

YK : La capitale russe, comment a-t-elle changé depuis votre arrivée ?

MD : Elle s’est métamorphosée ! Au niveau urbanistique, la ville s’est embellie, le centre a été rénové, les trottoirs de certaines rues ont été élargis devenant ainsi des lieux de promenade, des pistes cyclables ont été créées, les parcs restaurés. Moscou est devenue une belle ville, lumineuse, colorée et très moderne.

Il y a huit ans, la ville n’était pas aussi « standardisée » qu’aujourd’hui. Au début, je regrettais ce travail des autorités locales pour la normaliser, car j’aimais son aspect déglingué et la folie de son organisation. Mais à y vivre, les Moscovites ont gagné en confort. Cela à tous points de vue. Que ce soit au niveau urbanistique, ou de la circulation qui s’est normalisée avec l’arrivée de Sergueï Sobianine à la mairie de Moscou en 2010, mais aussi et surtout, au niveau des comportements. Les Russes me semblent plus attentifs aux uns et aux autres. Même les vendeurs, qui n’avaient à l’époque aucune idée de ce que signifiait avoir le sens du service, ont appris à sourire et à offrir un service de qualité aux clients. Il m’arrive cependant encore d’entendre dans des produkti une vendeuse impatiente me dire « gavarite », ce qui signifie « parlez ! ». Le « Bonjour madame, que voulez-vous ?» n’étant définitivement pas de mise dans l’approche commerciale russe.

YK : Et dans des affaires internationales, voyez-vous la différence entre aujourd’hui et la période d’il y a quelques années ?

MD : Il y a quelques années, les entreprises étrangères implantées en Russie surfaient sur la vague. Les grosses entreprises comme les PME – PMI. Le marché était extrêmement prometteur et partir à sa conquête rapportait gros. La Russie étant un pays super capitaliste et très dynamique, l’extrême rentabilité de son marché économique a fasciné les businessmen mais aussi de nombreux jeunes qui ont monté leurs projets en ayant le sentiment de vivre la conquête de l’Ouest.

Forcément, la situation a évolué avec la crise économique, rehaussée par la crise ukrainienne et les sanctions économiques qui touchent le pays.

Beaucoup d’entreprises françaises et étrangères sont devenues attentistes, les projets de développement dans certains domaines ont été gelés, comme les embauches, des usines de constructeurs automobiles occidentaux ont fermé ponctuellement, et de nombreux expatriés ont quitté le pays. Par ailleurs, certaines entreprises russes de distribution, par exemple, qui souhaitaient s’ouvrir à l’international, se sont séparées de leurs collaborateurs pour revenir dans une zone de confort russe.

Donc le climat est évidemment tendu. Les expatriés sont moins « dorlotés » avec parfois même des révisions de contrat et de salaire. Les autorités russes ont indiqué que depuis le mois de janvier 2014, une vague d’émigration impressionnante d’étrangers auraient quitté la Russie. Ils seraient au nombre de 417.000. A cette époque, les autorités ont déclaré qu’il s’agissait paradoxalement d’expatriés de nationalités qui ont le plus investi dans le pays. Cette situation était la conséquence de la détérioration des perspectives économiques en Russie, touchée à la fois par les sanctions occidentales pour son rôle dans le conflit ukrainien et par la chute du prix du pétrole. Ce qui est également sûr, c’est que l’isolement actuel de la Russie sur la scène internationale ne rassure pas les investisseurs et les entrepreneurs.

Vladimir Poutine n’a de cesse de dire que le pire de la crise est passé. Notamment parce que la devise nationale s’est renforcée : en décembre dernier, 1 euro valait 100 roubles, aujourd’hui il est autour de 56. Mais la situation reste fragile. Rien n’est réglé en Ukraine et l’économie du pays est toujours très dépendante des pris pétroliers, donc le pays est toujours sur un fil. Certains économistes russes disent même que la crise ne fait que commencer.

Mais le tableau n’est pas non plus tout noir. Malgré la crise, le business ne s’arrête pas pour autant, les grands dossiers continuent de courir mais les investissements étrangers sont plus réfléchis en fonction de leur rentabilité, leur efficacité et leur profitabilité. Il y a par ailleurs des entreprises européennes, plus patientes, qui se positionnent sur le marché, déjà prêtes pour des jours meilleurs.

YK : Y-a-t-il plus en plus de français ?

MD : Il y a beaucoup de mouvements depuis ces derniers mois. Beaucoup s’en vont mais d’autres arrivent aussi. Il est difficile d’estimer.

YK : Selon votre expérience, quelles sont les différences les plus remarquables entre la France et la Russie au niveau culturel ?

MD : Peut-être le fait que la culture ne soit pas entre les mains d’une élite mais soit accessible à tous, de façon très populaire. La culture est omniprésente en Russie et le Russe est particulièrement éduqué en la matière, connaisseur de sa culture, de son histoire. Et le niveau d’excellence et la richesse culturelle de la Russie ne sont plus à démontrer, que cela soit au théâtre, dans la musique, la peinture ou la littérature.

Par contre, la Russie reste encore très académique dans ses œuvres, et commence seulement, petit à petit, à s’ouvrir à des créations plus modernes et contemporaines, notamment dans le ballet. Révolution en 2010 au Bolchoï quand les danseurs du chorégraphe Preljocaj ont interprété Suivront mille ans de calme sur le thème de l’Apocalypse, sur la musique électro du DJ Laurent Garnier. C’était impensable il y a quelques années. Je ne sais pas si le public russe s’en ait remis. Et de mémoire, je ne suis pas certaine que l’expérience ait été réitérée, mais cela signifie qu’il y a des ouvertures possibles.

YK : Quels conseils donneriez-vous à des Français qui seraient tentés par l’aventure russe ?

MD : Il faut croire en la Russie lorsque que l’on veut y travailler. Il faut avoir foi en ce pays. Même en période de crise. Car la Russie reste et sera toujours un marché avec un énorme potentiel. Mais travailler en Russie ne s’improvise pas. Il est important de savoir où l’on met les pieds, et comprendre que la Russie, même si elle géographiquement proche de l’Europe, reste très différente dans ses façons de faire, ses valeurs et ses codes.

Le management par exemple est autoritaire et dur en Russie. Cela peut être déstabilisant pour celui qui l’ignore. Il est essentiel par exemple de connaître ses interlocuteurs, et d’établir de véritables relations régulières avec eux. C’est pourquoi, il est très important de connaître le pays, de savoir s’entourer, et de se faire conseiller avant de tenter l’aventure. C’est un marché qui demande de la patience, de la souplesse d’esprit et surtout de l’adaptabilité.

Maureen Demidoff

Russieinfo


One thought on “Maureen Demidoff : “Travailler en Russie ne s’improvise pas”

    Paul Théraulaz said:
    June 1, 2015 at 8:25 am

    Merci pour cet article très intéressant. Je suis passionné par ce pays et sa culture. Avec ma compagne russe de Crimée, nous désirons vivement nous installer à Moscou. Cela demande beaucoup de réflexion et préparation. Mais nous y croyons !

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